mercredi 4 décembre 2013

de PISA et de l'Ecole de la République.



Enseignante depuis 13 ans, j'ai professé à tous les niveaux du secondaire, LEP compris puisque j'ai commencé comme Professeur de Lycée Professionnel. J'ai quitté le navire avant la réforme du bac pro 3 ans parce j'ai fait partie des expérimentateurs et que j'ai compris que ce ne serait pas tenable. 
J'ai réussi un CAPES. Je suis passée dans des ZEP, dans des pas ZEP de l'académie de Créteil, et même dans un collège tout ce qu'il y a de plus tranquille, dans un bout du bout d'une académie de province.
Je n'ai pas tout vu de 'Education Nationale mais j'en ai vu beaucoup plus que la plupart des gens avec qui je travaille. Je ne m'en fais pas une gloire particulière. Simplement, pour tous ceux qui s'imaginent qu'être enseignant, c'est être immobile, et bien ils se trompent. J'en suis une preuve vivante.
Donc, il me semble que mon regard sur le système vaut bien celui des experts de tous les bords qui défilent sur les plateaux de télé mine réjouie (comme ça doit être chouette d'être invité à la télé pour se montrer dans toute sa gloire de gens bien nourris, bien informés, bien intelligents, bien experts) depuis hier pour commenter les résultats de PISA, tous allant en gros dans le même sens : c'est la cata, on l'avait bien dit. De toute façon, il faut réformer, mais c'est irréformable. Et c'est la faute à ... Seul ce qui est à mettre à la place des points de suspension varie d'un expert à l'autre en fonction de son appartenance politique ce qui permettra au non-initié spectateur de compléter lui-même les points de suspension par le mot léprofs, ce qui est bien commode ma foi.
Je vais vous étonner.
Les résultats de PISA m'ont agréablement surprise. 
C'est bien la preuve que je ne suis pas une experte. 
En effet, depuis treize ans que je fais partie des soutiers de cette grande usine à intelligence qu'est l'Education Nationale,  je n'ai vu qu'une progressive dégradation des conditions de travail et d'exercice du métier : de moins en moins d'heures d'enseignement par élève assurées par de moins en moins d'enseignants de moins en moins formés. L'offre de formation continue est d'une stupéfiante indigence. Par ailleurs, il y a de moins en moins d'adultes pour encadrer les enfants (surveillants, mais aussi médecine scolaire, services d'orientation, assistantes sociales). De plus en plus d'élèves par classe dans des parcours de plus en plus uniformes. Dans mon dernier collège, c'était simple, les élèves, par trente en cinquième, à peine moins dans les autres niveaux, faisaient anglais LV1 et espagnol LV2. Pour tous. Seule option possible, le latin. Enfin, les trimestres où il y avait un prof pour assurer l'enseignement. 
Au passage, ma fille aussi est dans une classe à trente. En petite section de maternelle. je ne me fais pas de soucis pour elle. En revanche, pour certains enfants dans sa classe, je ne suis pas certaine que l'immense professionnalisme de l'institutrice parvienne ne serait-ce qu'à atténuer les écarts déjà nets dans l'acquisition du langage. 
Mais le pire, ce n'est même pas ça. Le pire, c'est ce terrible sentiment, absolument généralisé, qu'il n'y a pas de pilote dans l'avion et que le législateur ne sait même plus à quoi sert l'école de la République et le sens de ce qu'on y fait. Alors on remplit des cases avec des tas de données, on fabrique des chiffres, des statistiques, des outils d'évaluation. On fait perdre un temps insensé avec ça à des profs qui ont bien autre chose à faire de leur temps et de leur énergie, surtout avec des classes par trente. Et au final, si on ose demander "à quoi ça sert ?", personne n'a de réponse. Personne. 
Au collège, ce sentiment de produire du sens pour mes élèves malgré l'institution qui m'emploie a fini par me rendre littéralement dingue. 
Ecoutez donc tous ces experts auréolés de leur gloire de gens bien nourris, bien informés, bien intelligents, bien experts. Pas un qui ne sache répondre à cette question simple : à quoi ça sert ? 
Cependant, le système est bien conçu ; aucun journaliste, jamais, ne la leur pose. On n'est pas là pour dire à quoi sert l'école quand on analyse les résultats de PISA. On dit simplement qu'on est moins bons en maths, pas si mal ailleurs. On signale que les écarts se creusent. Et on explique que c'est la faute à ...  
Bref, je salue l'engagement de l'ensemble des personnels qui parviennent, malgré toutes les brimades, des salaires dérisoires ainsi que l'indigence des moyens, à ce que les résultats ne chutent pas plus dramatiquement que cela et que les écarts demeurent maîtrisés. Ils fabriquent du sens malgré tout, parce qu'ils n'ont pas le choix, parce que faire cours c'est faire sens. Donc ils continuent à faire ça malgré l'institution, et malgré tous les discours d'experts. Parce qu'il faut bien faire cours. 
Moi, j'ai quitté le navire. 
Je me suis trouvé une planque bien confortable : un bon lycée, de province. Un havre, où on laisse les profs faire leur boulot sans trop les emmerder. Juste, comme partout ailleurs, les effectifs sont démentiels. On fait avec. Tant qu'on me laissera y faire mon boulot, j'y resterai. 
Je ne suis pas fière d'avoir quitté les zones de première ligne. mais je ne supportais plus de devoir fabriquer du sens dans un système qui n'en a plus. Il fallait que je sauve ma peau pour pouvoir me mettre au service de la jeunesse. 
Alors puisque aucun journaliste, hier, ne savait poser sérieusement cette question, je me permets de demander à tous ces joyeux experts de tous bords avec leurs têtes de gens bien nourris, bien informés, bien intelligents, bien experts : ça sert à quoi, de faire cours aux enfants de la République ? Elle sert à quoi, l'école de la République ? 
J'ai envie d'ajouter, par soucis de sérieux, parce que ça compte pour moi comme pour la plupart des gens avec qui je travaille : réalisez-vous, chers experts, pour aujourd'hui bien nourris, bien informés, bien intelligents, bien experts, que les gens qui s'occuperont de prendre soin de vous (ou pas) quand vous ne serez plus en mesure de le faire vous-mêmes, du médecin gériatre au personnel de service qui passera la serpillière dans votre lieu de vie, tous ces gens sont à peine nés ou en ce moment en train de souffrir à trente par classe dans des écoles maternelles. Comment allez-vous leur donner envie de prendre soin de vous si vous nous avez refusé, à nous, professionnels de l'éducation, les moyens de prendre soin d'eux et privé de la capacité de produire du sens pour la génération qui vient ? Y pensez-vous, vous ? Moi j'y pense, souvent, quand je suis face à mes élèves, face à ces enfants que la République me confie. Accepteront-ils de prendre soin de nous quand nous en aurons besoin si nous ne savons pas nous donner les moyens de prendre soin d'eux, c'est à dire de donner du sens à l'école maintenant pour eux qui en ont tant besoin ? 
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samedi 24 mars 2012

de la morale et du plagiat à l'aire du web 2.0


Si contrairement à moi vous n'êtes ni prof ni ancien(ne) élève d'un cours de français en lycée, vous avez peut-être échappé au billet posté récemment par une de mes collègues où elle explique "comment [elle a] pourri le web".
A la première lecture, j'ai juste été vaguement irritée, sans bien pouvoir nommer pourquoi. J'ai replongé dans mon paquet de copies sans trop me poser de questions.
Et puis, je n'ai plus cessé de croiser les références de ce billet depuis deux jours : liens sur twitter, sur facebook, et même réception du lien dans ma boîte mail. A chaque fois, je m’agaçais un rien plus. Outre le contenu, le succès de cette prose tant auprès de collègues que d'amis non profs m'interroge car il révèle des choses qui m'indisposent.
Donc, Essayons de mettre tout cela à plat.

Tout d'abord, le premier niveau d'agacement concerne la traditionnelle déploration de la paresse intellectuelle des élèves en général. C'est un incontournable. Ma collègue narre dans son billet une expérience qu'elle a menée pour prouver que ses élèves utilisent les informations trouvées sur internet sans discernement. Elle semble surprise de découvrir que la plupart des élèves préfèrent recopier des informations trouvées toutes prêtes plutôt que d'essayer de faire l'effort de trouver des choses par eux-mêmes.
J'espère que ma collègue est jeune dans la carrière et qu'elle a encore beaucoup à apprendre sur ce qu'est un élève, si ce n'est normal, du moins banal.
Oui, les élèves plagient. Ils ne plagient pas qu'en français, ils plagient à chaque fois que cela peut leur faire gagner du temps et de l'énergie.
Personnellement, j'ai plagié au lycée, pour gagner du temps. J'étais plutôt une bonne élève, pourtant. Enfin, une bonne élève de l'enseignement technologique. Je plagiais peu et toujours avec un bon gros sentiment de culpabilité. Mais quand un dossier d'histoire de l'art urgeait et tombait en même temps qu'un devoir d'histoire, qu'un contrôle de maths et qu'une planche de MCR (Mode Conventionnel de Représentation, nom barbare pour quelque chose qui s'appelle autrement aujourd'hui et se pratique désormais avec des logiciels là où nous, nous faisions tout à la main, à la règle et au calque), il m'arrivait de plagier un peu une ou l'autre des encyclopédie de la bibliothèque municipale. Jamais aucun professeur ne me l'a reproché, essentiellement parce que mes professeurs n'avaient pas le temps d'aller vérifier sérieusement. J'avais des camarades de classe capables de recopier des pages entières de bouquins de la bibliothèque municipale. On ne nous le reprochait jamais, et pas seulement parce que nous étions ceux de la section technologique. Je pense qu'on ne nous le reprochait pas parce que cela aurait été bien trop compliqué à vérifier.
Aujourd'hui, je coince mes élèves comme je veux : il suffit de prendre une phrase dans un énoncé suspect, la taper sous forme de citation dans google (entre guillemets) et le tour est joué : je peux leur mettre leur source sous les yeux. Je le leur montre souvent en classe, pour qu'ils comprennent que ça n'a rien de magique et que c'est à la portée de n'importe quel prof, même de celui de français (toujours plus ou moins soupçonné par les élèves de ne pas trop savoir se servir de l'outil informatique).

Bref, ce billet qui circule en ce moment démontre une vérité simple que tout le monde savait déjà : les élèves plagient. Et si les élèves de cette génération plagient peut-être plus que ceux de ma génération, il est aussi beaucoup plus facile de s'en rendre compte.

La démonstration relève de la tautologie :  quelle quantité d'énergie et de travail consacrée à prouver quelque chose que tout le monde sait déjà (les élèves plagient). Mais autre chose m'irrite dans le procédé : je n'aime pas qu'on cherche à coincer les élèves, ne serait-ce que pour les mettre face à leurs responsabilités (ce que je fais en deux minutes, sans effort et avec au moins autant d'efficacité). Et surtout, je souhaiterais demander à ma collègue : bon, et ensuite ? La seule chose qui m’intéresserait vraiment, ce n'est pas comment elle a piégé le web 2.0, ou plus exactement comment elle a tenté de piéger 65 élèves (n'en piégeant, et encore à des degrés divers que 51), mais ce qu'elle compte faire, maintenant, pour remédier au problème soulevé. J'attends avec impatience le descriptif détaillé des sessions d'Accompagnement Personnalisé utilisées avec intelligence pour apprendre aux élèves à chercher des informations, croiser les sources et en dégager l'essentiel. Peut-être a-t-elle réussi à construire des activités fort pertinentes, éventuellement avec un collègue de documentation ? Voilà un travail intelligent, pertinent, nécessaire, et qui m'intéresse tellement plus, puisque là, je trouverais sans doute quelque chose de neuf et d'intelligent pour l'ensemble de mes élèves. Ce sera sans doute plus austère, comme billet. Sans doute ma collègue n'obtiendra-t-elle qu'une fréquentation limitée sur son blog. Mais là, ce travail ne me sert à rien, il ne m'apprend rien et ne m'aidera pas à avancer dans ma pratique.
Vivement, donc, qu'elle publie la suite de ce travail !

Enfin, parlons maintenant du succès de ce billet, auprès de collègues, ou pas.
Peut-être pourrions-nous commencer à identifier le genre auquel il appartient. C'est un genre largement pratiqué par les enseignants et qui est un marronnier de la librairie comme de la presse en période de rentrée scolaire : on pourrait nommer ce genre la déploration générationnelle.

Ce genre a énormément de succès, sinon les éditeurs cesserait de publier chaque année ces journaux d'enseignants et autres comptes-rendus de terrains de professeurs désolés par l'état déplorable de la jeunesse qui lui est confiée.
Je crois que le buzz auquel j'ai pu assister au sujet de ce billet tient au plaisir pris à la lecture de cette littérature de déploration générationnelle, plaisir auquel je ne comprends par principe pas grand chose. Les commentaires accompagnant ces publications sur les réseaux sociaux sont éclairants : les collègues jouent quelque chose de l'ordre du : "Et voilà la preuve de cette médiocrité que j'ai toujours dénoncée", les autres quelque chose qui joue invariablement sur le registre du "de mon temps, au moins, on ne plagiait pas. " Sauf que si, on plagiait aussi.
Et derrière cette littérature de déploration générationnelle, j'ai toujours plus ou moins le sentiment que se cache quelque chose de l'ordre de "les jeunes d'aujourd'hui ne sont pas aussi bien que ce que nous étions."
Je pense, pour ma part, profondément, viscéralement, que c'est faux.
Je pense que la littérature de la déploration générationnelle offre un abri confortable pour éviter de poser les vrais problèmes. La littérature de la déploration générationnelle nous expliquera que la pédagogie est un sport impraticable parce que : les élève sont trop durs, trop bêtes, trop intoxiqués par la télé, les jeux vidéos, le web 2.0, le foot... rayez les mentions inutiles ("et à mon avis elles le sont toutes"). Je ne parle même pas ici des jeunes de banlieue !
Si c'est la faute à la jeunesse elle-même, alors il n'y a pas à se demander ce que nous pouvons faire, ce que notre génération peut faire pour la génération qui vient.
Je souhaite rappeler qu'il n'y a pas de raison pour imaginer que la jeunesse d'aujourd'hui soit plus paresseuse ou moins morale que ce que nous-mêmes étions sauf à s'imaginer que les adultes qui s'occupent d'eux le sont moins.
Commençons par croire en notre jeunesse : elle est l'avenir là où ne sommes au mieux que le présent. Faisons le pari de l'intelligence et de l'éducabilité de chaque génération d'élèves qui nous est confiée et construisons notre travail d'éducateur et de pédagogue à partir de là. A faire le pari de l'intelligence, on gagne souvent  ; et on gagne plus gros qu'à faire celui de la sottise de la jeunesse.

Je défends personnellement cette tautologie : on peut toujours rêver former des esprits d'abord sans le web 2.0, mais alors il s'agit de la jeunesse d'hier, celle que nous étions et non pas celle qu'elle est aujourd'hui.

remarque : il semblerait que ma collègue soit en fait un collègue : j'ai appliqué le principe de bon sens qui veut que la prof de français est toujours une femme, sauf exception. C'était l'exception. Avec toutes mes excuses à mon collègue. (le 25 mars 2012)

vendredi 3 février 2012

De l'enseignement professionnel en particulier et du corps des élèves en général


Arrêtons de vouloir  revaloriser  l’enseignement professionnel. Commençons déjà par lui donner de la valeur ! 
Il y a quelques jours, je faisais mes devoirs institutionnels : je réfléchissais au projet académique et je me disais que valoriser l’enseignement professionnel, ça devrait passer d’abord et avant tout par considérer ce qui y est enseigné en lui donnant du poids dès le collège au moins.
Il me semble qu’un élément-clef pour comprendre l’enseignement professionnel, c’est la prise en compte dans ce cadre de la  praxis  : les élèves n’y sont pas de purs esprits, ils ont aussi un corps (et pas seulement des mains) et ils apprennent à s’en servir. Cet éducation du corps pour le geste professionnel s'accompagne et s'articule avec une formation intellectuelle solide. Or, l’enseignement pour et par le corps a pratiquement disparu au collège. En technologie, les élèves ne fabriquent plus grand chose, sauf marotte du prof local. En musique et en arts plastiques, à cause de cette idée saugrenue d’ajouter une discipline nouvelle sans enseignant et sans horaire, les élèves ont de plus en plus de temps de cours consacrés à l’histoire des arts et de moins en moins à l’usage des mains, de la voix, du souffle. Il reste l’EPS, mais qui n’existe pas dans le socle commun si ce n’est pas à travers le drolatique « savoir nager ».
Bilan, si déjà, quand j’étais élève, il n’y avait pas beaucoup d’enseignements du collège qui formaient le corps, enseignaient le geste, désormais, il n’y en a pratiquement plus. Or, comment valoriser des enseignements qui n’existent que pour les élèves qui se retrouvent en filière de relégation ? Est-il idiot d’imaginer que le futur ingénieur ou la future diplomate ont aussi besoin d’apprendre les gestes du monter/démonter ; construire/déconstruire ; fabriquer, en somme ? Il me semble que cela leur serait aussi nécessaire que la culture générale pour nos concitoyens futurs électriciens ou coiffeurs. Bref, je crois qu’il serait temps de cesser de considérer nos enfants, les enfants de la République, comme de purs esprits éthérés et de leur rendre un corps. Ce me semble, en tout cas, un lieu de réflexion et d’invention fort pertinent, au moins pour le collège, y compris dans cette perspective de donner du sens à toutes les filières du lycée.

[Ce billet est une version légèrement corrigée d'un commentaire posté sur le blog de Vincent Peillon]

dimanche 20 novembre 2011

Des moments où le prof n'a plus rien à faire

Dans notre métier, il y a des moments absolument exceptionnels, des moments d'une grâce inouïe.
J'ai vécu un de ces moments-là cette semaine et c'était tellement magique que, trois jours après, j'y pense encore.
J'étais à mon bureau, plus ou moins en train de ne rien faire et je regardais les cinquièmes en train de travailler à la mise au propre leur rédaction. Ils avaient une demi-heure pour le faire et ils y mettaient tout leur coeur, à tel point que, lorsqu'ils m'ont demandé s'ils pouvaient utiliser toute la séance de cours, j'ai accepté.
Je voyais même le gentil petit Rémy* faire des efforts démesurés pour tenir compte de la dernière consigne au tableau :  "Ayez pitié de votre correctrice : soignez l'écriture ! ". Le pauvre Rémy est un gaucher contrarié avec l'écriture que peut produire une telle torture pédagogique. Mais Rémy ferait n'importe quoi pour faire plaisir à son professeur de français. Je le sais. Et cela me touche, toujours.
A un moment, j'ai vu la petite Déborah* complètement désespérée face au dictionnaire. Alors je lui ai cherché son mot pendant qu'elle avançait sa mise au propre. Il ne faudrait tout de même pas que je sois payée exclusivement à ne rien faire !
Et à la fin de l'heure, certains voulaient absolument finir, n'arrivaient pas à lâcher l'affaire, relisaient encore une fois, pour vérifier encore que tout était bien. Et j'ai ramassé des copies de trois voire même quatre pages, ce qui est énorme à ce niveau d'enseignement.

Ces moments-là sont rares. On est au fond de la salle, appuyée à l'armoire grise, ou assise au bureau. On peut même sortir dans le couloir. On peut discuter avec la surveillante qui passe ou même en profiter pour aller récupérer quelque chose chez la collègue, en face.
On ne sert plus à rien. On n'a plus rien à faire dans sa salle de cours. C'est devenu le lieu de travail exclusif des élèves. On n'entend aucun bavardage, juste quelques chuchotements échangés : aide matériel ou coup de main orthographique, ils s'entraident un peu, et on les laisse faire, bien sûr. 
Ils donnent le meilleur d'eux-mêmes. C'est beau. C'est magique.

Un de mes collègues avait une formule pour cela : "Si j'ai bien fait mon boulot, quand je suis en classe, je n'ai plus rien à faire. C'est eux qui bossent."
C'est une jolie formule mais elle cache la rareté, la fragilité et la préciosité de ces beaux moments.
Dans ces moments-là, on est satisfait parce qu'on sait qu'on a obtenu quelque chose d'important et que, pour y parvenir on a bien travaillé, forcément, avant.

* les prénoms des élèves sont changés.

mercredi 16 novembre 2011

de la couture et du bricolage

La circulaire est tombée le 10 novembre, publiée dans le BO (Bulletin Officiel, le bulletin hebdomadaire des textes s'appliquant à l'Education Nationale). Pour ma part, je n'en ai pris connaissance que samedi soir, grâce à un mail d'un collègue plus vigilant que moi en ce long weekend de trois jours. Je n'en ai pas dormi pendant trois nuits. Là, ça va mieux. Mais la colère n'est pas pour autant retombée.

Désormais, il y a un enseignement d'histoire des Arts à tous les niveaux du collège, avec programme. Cela remonte à 2008. Qui pourrait s'opposer à l'enseignement de l'histoire des Arts, la culture pour tous, voire même la culture élitaire pour tous : formidable !

Sauf qu'il y a un tout petit soucis : il n'y a pas d'enseignant pour ça. Enfin, tout le monde est un peu enseignant d'HIDA (acronyme pour HIstoire Des Arts). Une petite analogie pour éclairer ma consternation : imaginez qu'il y ait un enseignement prévu de mathématiques, pointu, touffu, dense, exigeant intellectuellement, appuyé sur une recherche universitaire nationale de pointe : la culture élitiste pour tous. Mais cet enseignement serait assuré par, et bien, tout le monde : prof de français, d'anglais, de musique, d'EPS... tout les profs parce que le Ministère ne recrute pas de profs de mathématiques.
Vous avez peut-être déjà l'impression que j'affabule. Mais non. Et ce n'est qu'un petit bout de la réalité.
La suite, c'est que pour l'imposer à tous, depuis la session 2010, il y a une épreuve d'HIDA au DNB, obligatoire depuis la session 2011. Il s'agit d'un oral, organisé en interne par les établissements (donc les profs). La note obtenue à cette épreuve a le même coefficient que chacune des épreuves terminales : notée sur 40. Le passage de l'épreuve est organisé tant bien que mal sur les horaires de cours ou la disponibilité personnelle des enseignants membre du jury. C'est le grand bricolage. Mais comme toujours, nous autres fonctionnaires, nous faisons ce que nous savons le mieux faire : nous fonctionnons. Avec une certaine virtuosité, les oraux sont organisés, se déroulent. On y passe des heures, mais ça réussit à ne pas être trop du foutage de gueule d'élèves. Enfin, ça réussissait.


Le Ministère vient de nous pondre une improbable circulaire nationale, qui ne tient compte de rien : ni de ce que sont des élèves de troisième, ni de l'expérience sur le terrain, ni du milliers d'heures passées dans les établissements à se réunir pour essayer de s'organiser, y compris avec inspecteurs et/ou principaux.
Mépris. Mépris des élèves. Mépris des enseignants. Mépris des inspections. Mépris des directions. Mépris, mépris, mépris.

Vous n'avez jamais entendu parlé de tout cela dans votre journal préféré ? Normal : les journalistes n'abordent que les vrais sujets. Surtout, celui-ci doit leur paraître bien compliqué pour pouvoir faire l'objet d'un sujet de deux ou trois minutes au JT. Ce soir, sur France 2, les journalistes nous font cinq minutes de sujet sur "l'uniforme à l'école" parce que l'UMP a trouvé un moyen de faire parler d'autre chose que de la situation apocalyptique dans laquelle ils vont laisser l'école d'ici quelques mois. Normal. Mépris.

Moi, l'uniforme, je m'en fous.

Cela dit, comment l'EN, qui n'a pas les moyens de recruter des professeurs spécialisés quand elle crée un nouvel enseignement ni d'organiser dignement des oraux qui sont des épreuves d'examens, financera-t-elle des uniformes pour TOUS ses élèves ? Les professeurs devront-ils s'improviser tailleurs pour enfants sur leur temps personnel et coudre les sympathiques uniformes pendant leurs périodes de chômage technique  estival ? N'importe quoi, encore et toujours.

Et pendant ce temps là, les fonctionnaires fonctionnent, fonctionnent, fonctionnent.
Sauf quand ils brûlent.

samedi 15 octobre 2011

de la dignité

Je suis malheureuse : deux fonctionnaires de l'Etat sont mortes hier.

La première est morte dans l'exercice de ses fonctions, abattue par un fou.
Son Ministre est consterné : "un métier de service quotidien" ; "un métier dangereux".
Elle aura droit aux honneurs posthumes de la République, mardi ou mercredi.
 J'adresse toutes mes condoléances à sa famille, et singulièrement à son mari et à des deux enfants.
Un bien triste fait divers.

La deuxième est morte des suites de ses blessures, après immolation publique dans la cours du lycée où elle exerçait la fonction de professeure de mathématiques.
Son Ministre ne s'est pas exprimé.
 Il y a eu mise en place d'une cellule psychologique.
 J'adresse toutes mes condoléances à sa famille, mais aussi à l'ensemble de ses élèves, et singulièrement à cette jeune fille qui, hier, expliquait devant les caméras de France 3 qu'elle ne comprenait pas le geste d'un professeur qu'elle n'imaginait pas avoir un tel geste, toujours souriante en cours.

Préparez-vous à d'autres gestes de ce genre.
Préparez-vous à d'autres silences ministériels assourdissants.
Préparez-vous à d'autres cellules psychologiques et à d'autres élèves qui ne comprendront pas.
Préparez-vous à entendre encore dire qu'il ou elle était d'écrit(e) "comme fragile psychologiquement"

Je suis très malheureuse. En colère aussi.

dimanche 21 août 2011

Des boulettes dans les sujets

En pleine préparation de la rentrée (réorganisation de mes fichiers, préparations des textes et des études de texte, rafraîchissement d'une ou deux fiches grammaire, relecture de quelques livres pour choisir des lectures pour ces petits chéris, tour(s) sur le site du Ministère, achat d'un nouveau stylo plume et de deux stylos rouge, prière pour que soit enfin mis au point le cartable magique qui corrige les copies... et que quelqu'un me l'offre...), je butte sur un problème rencontré l'an dernier par tous les élèves de troisième et dont la presse n'a, à mon connaissance, pas parlé. Il faut dire qu'elle avait mieux à faire : c'était en pleine dénonciation de l'Affaire des fuites du sujet de maths au bac S.
Pourquoi y repenser maintenant ? Parce que je prépare mes cours (au cas où la précédente parenthèse n'aurait pas été assez éclairante sur ce sujet) et, avec les troisièmes, je pensais commencer l'année par une mise en jambe du type "le sujet sur lequel vous êtes certain(e)s de ne pas tomber" : décorticage du sujet du brevet session 2011. Sauf que, il y a une très grosse boulette dedans.
Quelle boulette, me demanderez-vous ? Il faut pour cela aller lire très attentivement le sujet de rédaction. On y demande aux élèves de rédiger un dialogue dans lequel quelqu'un les pousse à changer de comportement. Or, le jour de l'épreuve, les contraintes à respecter associées au sujet étaient pour le moins fantaisistes puisque la première de ces contraintes leur demandait de respecter le texte de départ (souvenir de camps de Romain Gary). Comme la plupart des élèves de troisième de France et de Navarre n'ont pas (encore) eu l'opportunité d'expérimenter la prison, cela paraissait pour le moins bizarre.
En fait, dans les jours qui ont suivi, de rumeurs sur les sites des collègues en quêtes d'informations des syndicats, nous autres, correcteurs du brevet, avons fini par découvrir d'où venait la boulette : le sujet distribué aux élèves était apparemment le sujet de secours (utilisé le jour de l'épreuve en cas de suspicion de fuite, par exemple), sauf que "on" a pensé à changer le sujet, mais pas les contraintes de rédaction, d'où hiatus. (J'écris "on" parce que j'ignore qui, exactement, au ministère, prend ce genre de décisions). Pire, ils semblerait que, dans certains centres d'examen, ce soit le premier sujet qui ait été distribué. Pour un sujet national, bravo !
Bref, un sacré merdier, notamment dénoncé ici en temps et heure.
Sauf que, qui en a réellement entendu parlé ? En dehors de mes collègues de lettres, je veux dire ?
Il faut prendre la mesure du mépris que cela représente : pour les élèves, pour les professeurs qui ont préparé les élèves à cette épreuve toute l'année, pour les correcteurs, pour l'examen du brevet des collèges.
Et, tout le monde s'en fout ! Il faut redire ici qu'il y avait eu (comme tous les ans) des fuites concernant le sujet de maths du bac S et que (pour une fois) : lémédias se sont beaucoup concentré dessus.
Reste le mépris, que je ne digère pas.
Et reste aussi à préparer mes élèves de troisième de cette année au brevet.
Alors, je décide quoi ?
Et bien tant pis, je décide de leur présenter et de leur faire décortiquer ce sujet, boulette comprise. Je décide même de commenter la boulette avec eux. Les préparer au fait qu'ils peuvent tomber sur un sujet absurde, puisque cela peut vraiment se produire, puisque cela s'est produit à la session de juin 2011.
Et leur dire aussi que le brevet n'est pas un enjeu : la preuve. Leur expliquer, donc, pourquoi on va faire autre chose, cette année, que le préparer : des choses tellement plus importantes, comme : lire, réfléchir, écrire, rêver, apprendre. Et s'il nous reste un peu de temps, on se le bachotera aussi, au passage.
Quitte à ce que mes élèves soient pris pour des cons, autant faire avec eux des choses intelligentes !